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Votre saumon de Norvège a un arrière-goût d’Afrique

#Edito

Au cours des 20 dernières années, la production mondiale de poissons d’élevage a été multipliée par 3 et celle de saumons l’a été par 3.5. Dans le Monde, l’aquaculture produit désormais plus de poissons que la pêche ! Mais pour élever autant de poisson, il faut… pêcher d’autres poissons !

Et ce sont aujourd’hui plus de 15 millions de tonnes de petits poissons (anchois, sardines ou sardinelles) qui sont pêchés annuellement pour être transformés en farines et en huiles. Cette quantité équivaut à 15% de la pêche mondiale et dépasse les captures de toute l’Union Européenne.

Ces volumes proviennent historiquement du Pérou et du Chili, deux pays aux eaux particulièrement poissonneuses. Mais la croissance intense de l’aquaculture a poussé l’industrie à diversifier ses sources d’approvisionnement. Et ce sont donc les eaux du Maroc, de Mauritanie et du Sénégal qui prennent le relai pour répondre à cette demande croissante.


Le problème c’est que cette industrie, qui vise à nourrir du saumon norvégien, du thon espagnol ou du tilapia chinois, entre en compétition directe avec les pêcheurs et les populations d’Afrique de l’Ouest. Les volumes de sardines et de sardinelles qui y sont pêchés pour produire de la farine et de l’huile sont tellement énormes qu’ils pourraient couvrir les besoins en protéines de la population de ces 3 pays ! La surpêche, responsable d’un effondrement des populations de poissons et d’une déstabilisation de toute la chaîne alimentaire, est aujourd’hui une vraie menace pour notre sécurité alimentaire. C’est particulièrement vrai au Sénégal où les produits de la mer représentent 60% des apports en protéines de la population.

Paradoxalement, cette pénurie croissante de poissons en Afrique de l’Ouest est compensée par l’importation de poissons d’élevage, comme du tilapia de Chine… nourri aux poissons pêchés en Afrique de l’Ouest. Alors que nos populations sont en pleine croissance démographique, il est urgent d’interdire, ou sinon de contraindre fortement, ces industries destructrices de nos écosystèmes. Il s’agit aussi d’une question de souveraineté alimentaire : plutôt que de dépendre toujours plus d’importations de soja, de poulet industriel et de poisson d’élevage, nous pourrions nous nourrir de nos propres sardines, qui par ailleurs riches en Oméga 3 et en protéines de haute qualité.
La responsabilité relève aussi des pays consommateurs qui devraient privilégier des poissons en bas de la chaîne alimentaire, pêchés localement et sans matériel de pêche violent comme le chalut de fond qui détruit les fonds marins. Cela relève aussi d’une question de cohérence : l’Union Européenne ne peut pas être crédible sur l'accompagnement de la souveraineté alimentaire des pays du Sud, si ses habitudes alimentaires et ses entreprises détruisent les ressources en poissons de ces mêmes pays.

  • Données douanières : Trademap et UNComtrade (Codes HS 230120 pour les farines, 1504 pour les huiles).
  • Statistiques mondiales : FAO et IFFO.
  • Rapports et enquêtes : * État des lieux 2024 de la FAO sur la pêche et l'aquaculture.
    • Enquêtes sur l'impact en Afrique de l'Ouest (Le Monde, Amnesty International).