Cette photo prise en 2021 à Taslli, un village sur les contreforts du Jbel Rat (3781m) dans le Haut-Atlas, est celle d'un noyer âgé de plusieurs siècles. Sa taille exceptionnelle est mise en évidence par le paysan à son pied.

Peu de gens le savent mais le Maroc est un pays de noix. La production nationale oscille entre 10 et 15 000 tonnes de noix non décortiquées par an, autant que nos voisins italiens ou espagnols.
Le noyer est même l’arbre pilier des écosystèmes agricoles dès que l’on dépasse les 1400-1600 mètres d’altitude, plus bas c’est souvent l’olivier.
La grande particularité du noyer marocain, c’est qu’il s’insère dans des systèmes agroforestiers très complexes valorisant au mieux les surfaces limitées des vallées encaissées du Haut-Atlas.
Ces systèmes agroforestiers sont donc composés de noyers mais aussi, de haut en bas, de frênes (taillés pour nourrir les chèvres), d’amandiers, de pommiers, de cultures annuelles (blé, orge, maïs, pomme de terre) et d’iris qui, avec les noyers, ont pour rôle de stabiliser les terrasses agricoles et éviter l’érosion.
Le noyer que vous voyez sur la photo a probablement 2 à 3 siècles, et selon les habitants de Tassli, il aurait été planté à la fondation du village.
Au-delà de leur beauté et de leur importance historique, les noyers structurent l’économie du Haut-Atlas.
Tellement que certaines familles établies en ville depuis des décennies reviennent au village chaque année pendant la saison des noix (octobre-novembre) pour aider et recevoir leur part des généreuses récoltes.
En effet, les noyers les plus gros produisent jusqu’à 40 000 noix, soit 300 à 400 kilos par arbre et par an !
Mais venons-en au plus fascinant : comment s’hérite le noyer du Haut-Atlas !
Chaque noyer peut appartenir à plusieurs familles, c’est le cas du noyer sur la photo dont la récolte est divisée entre 8 familles.
Encore plus fou : à Tassli, le noyer, l’eau et la terre s’héritent séparément. Un paysan peut alors hériter d’un noyer sur la terre d’un autre !
Mais cette place unique du noyer dans le Haut-Atlas, témoin d’une co-évolution sur plusieurs siècles des habitants avec leur arbre favori, est aujourd’hui menacée par… le changement climatique !
L’augmentation en fréquence et en intensité des sécheresses affecte évidemment la vigueur des arbres. Mais on observe aussi une augmentation des brûlures de fleurs (gels tardifs) et de la proportion de noix atrophiées (chaleurs précoces).
Le changement climatique augmente donc la volatilité de la production, et donc des revenus d’une population déjà parmi les plus vulnérables du Maroc.
Si l’adaptation des systèmes agricoles à cette nouvelle réalité est très complexe, des solutions existent : réhabilitation des vieux noyers, adaptation des pratiques (fertilisation, taille, greffe), intégration de nouvelles cultures commerciales adaptées à des températures (un peu) plus élevées comme le safran ou l’amandier.
Analyse par Ali Hatimy
Publication originale sur LinkedIn Avril 2026
Sources :
- Données de production de noix sur FAOSTAT
- Une caractérisation générale de la culture du noyer dans l'Atlas marocain par l'INRA : https://meknes.inra.org.ma/sites/default/files/2023-07/noyer-1%5B1%5D.pdf
- Une initiative de meilleure valorisation commerciale des noix du Haut-Atlas dans certaines vallées au sein du "Géoparc M'goun" https://www.unesco.org/en/iggp/mgoun-unesco-global-geopark