Une économie suspendue à trois semaines
Chaque année au mois de mai, la floraison de la rose de Kelaat M'Gouna, dans la vallée du Dadès, dure seulement deux à trois semaines. Toute la filière locale dépend de cette courte période : récolte, distillation, transformation et export de produits dérivés vers le Maroc et l’international.
La culture de la Rose de Damas fait vivre des milliers de familles et de nombreuses coopératives dans la vallée du Dadès. Depuis plus de 60 ans, la ville organise également le Festival de la Rose, un événement annuel qui valorise la filière à travers des marchés, des démonstrations de distillation et des activités culturelles, tout en soutenant le tourisme local.
Depuis plusieurs années, les épisodes de sécheresse fragilisent cependant cette économie fortement dépendante de l’eau et des conditions climatiques.
Portrait botanique
La rose cultivée dans la vallée du Dadès est la Rose de Damas, une espèce originaire du Moyen-Orient, introduite au Maroc il y a plusieurs siècles, probablement via les routes caravanières.
Elle est principalement cultivée autour de Kelaat M'Gouna, dans un environnement marqué par l’altitude (environ 1 500 m) et un climat présaharien sec. Les nuits fraîches et la faible humidité favorisent la concentration des huiles essentielles et limitent les maladies affectant les rosiers.
Ces conditions climatiques donnent à la rose une forte intensité aromatique, recherchée pour la production d’eau florale et d’huile essentielle.
Systèmes de culture: entre tradition et spécialisation
Historiquement, les rosiers étaient plantés en haies en bordure de parcelles, où ils servaient avant tout de clôture naturelle contre les animaux. À l'intérieur des champs coexistaient céréales, luzerne, arbres fruitiers et élevage.
Ces systèmes sont peu dépendants des intrants : même dans les exploitations les plus récentes, les agriculteurs déclarent ne pas recourir aux produits chimiques. Plusieurs se sont engagés dans la certification biologique, une démarche encore minoritaire mais significative dans le contexte marocain. C'est dans cette logique de valorisation qualitative que s'inscrit l'obtention d'une AOP (Appellation d’Origine Protégée) Rose Dadès en 2014, pour garantir traçabilité et authenticité face à un marché fortement exposé aux produits falsifiés.
Depuis une vingtaine d'années, la hausse de la valeur économique de la rose favorise l'apparition de parcelles entièrement consacrées aux rosiers, parfois en monoculture. Cette évolution augmente les rendements, mais marque aussi une transition progressive du modèle de polyculture oasienne vers des systèmes plus spécialisés et plus exigeants en eau et en main-d'œuvre.
La récolte : un travail de femmes, à l'aube
La récolte de la Rose de Damas s’effectue tôt le matin, avant le lever du soleil, afin de préserver la qualité des huiles essentielles contenues dans les pétales. Après 8 ou 9 heures, la chaleur accélère leur dégradation.
La cueillette est réalisée majoritairement par des femmes, souvent employées de manière saisonnière. Une cueilleuse expérimentée peut récolter jusqu’à 20 kg de fleurs par jour.
La rémunération moyenne est d’environ 3 dirhams par kilogramme récolté, soit près de 60 dirhams par jour, tandis que l’huile essentielle de rose peut atteindre jusqu’à 15 000 euros le kilogramme sur les marchés de la parfumerie de luxe [source].
Le système coopératif : un modèle économique et social
Pendant longtemps, les cultivateurs de la vallée vendaient leurs roses à des intermédiaires qui fixaient les prix et captaient l'essentiel de la valeur ajoutée.
Puis les coopératives ont commencé à redessiner le paysage économique.
Avec le soutien du Plan Maroc Vert (2011-2016), la filière s’est structurée : distillation locale, conditionnement, commercialisation directe.
Un programme de valorisation de la filière rose de Kelâat M'Gouna a été lancé, doté de 52,4 millions de dirhams [source]. L'objectif : professionnaliser la production, créer des coopératives capables de distiller, conditionner et vendre directement, en court-circuitant les intermédiaires.
Les résultats ont été significatifs : le prix de la rose fraîche au producteur est passé de 7 DH/kg en 2011 à 25 DH/kg en 2018 [source], et la valeur globale de la filière de 28 millions de DH à 68 millions de DH [source]. Cette hausse reflète à la fois l’effet structurant du PMV, qui a créé une alternative au monopole des usines, et une demande internationale croissante pour les huiles essentielles.
Mais au-delà des chiffres, c’est un autre mouvement qui s’est installé : celui d’une économie portée par les femmes.
Dans certaines coopératives, elles ne sont plus seulement cueilleuses, elles deviennent responsables, distillatrices, décideuses [source].
Une filière qui reste vulnérable
Le Plan Maroc Vert a structuré l'amont de la filière. Mais l'aval reste en souffrance.
Les coopératives peinent à écouler leurs produits. La vente locale ne suffit pas. Et l'export reste difficile : beaucoup de coopératives n'ont pas les réseaux, ni les moyens de participer aux salons professionnels. Ce sont surtout les deux grandes usines (Bioland et Les Arômes du Maroc) qui contrôlent la production locale. Elles transforment environ 30 % de la production totale et fixent les prix.
Sur le marché international, le Maroc reste modeste face à la Bulgarie et la Turquie qui dominent. Les exportations marocaines se résument encore largement à l'eau florale et aux fleurs séchées (les produits à moindre valeur ajoutée). L'huile essentielle exportée représente à peine 50 kg par an. Pourtant, c'est le produit le plus rentable.
La certification ouvre des marchés mieux rémunérés, mais elle coûte jusqu'à 1 500 euros par an, et ne garantit pas toujours des débouchés. Pendant ce temps, des produits synthétiques fabriqués à base d'arômes chimiques inondent les boutiques de la vallée. Jusqu'à 90 % de l'eau de rose vendue localement serait falsifiée. Certaines coopératives boycottent le Festival en protestation, mais les pouvoirs publics n'interviennent pas vraiment, au nom du maintien de l’emploi local.
Le potentiel est là. La rose de Kelaat M'Gouna est un produit rare, traçable, cultivé sans pesticides, dans une vallée au nom reconnu dans le monde entier. Le problème, c’est l’accès au marché : tant que les coopératives n’ont pas les outils pour vendre directement à l’international, et tant que les produits falsifiés ne seront pas régulés, l’essentiel de la valeur continuera d’être capté ailleurs.
Face à ces défis, des initiatives commencent à structurer l’aval de la filière :
- La Maison de la Rose (inaugurée en 2011, dans le cadre du PMV), offre aux producteurs un espace de formation, de commercialisation et de négociation.
- Le Salon international de la rose (vitrine commerciale et touristique) réunit chaque année acheteurs et professionnels du monde entier autour de la filière, il facilite l’accès à des réseaux de distribution internationaux. Pour l’édition 2025, la France était pays invité d'honneur, marquant les liens avec l'industrie du parfum européenne.
Ces initiatives vont dans le bon sens, mais restent encore insuffisantes pour transformer en profondeur la position des petites coopératives dans la chaîne de valeur.
La sécheresse : une menace silencieuse sur la vallée
La filière de la rose de damas a connu une croissance régulière jusqu'à la fin des années 2010. Puis la sécheresse est arrivée, et avec elle, une série de mauvaises campagnes.
Dans la vallée du Dadès, cette sécheresse se traduit directement par un stress hydrique de l'oued, artère vitale du système d'irrigation traditionnel. Les séguias se vident, les rosiers souffrent, la floraison s'amoindrit.
Le résultat est visible dans les chiffres de production : après un pic de 3 900 tonnes en 2019, la production a chuté à 3 200 tonnes en 2022— soit une baisse de plus de 17 % en trois ans. [source]. Pour des familles dont le revenu annuel dépend largement de ces quelques semaines de récolte, la variation est loin d'être anodine.
Perspectives : adapter un modèle séculaire à un climat changeant
La bonne nouvelle, c'est que la filière montre une capacité de résilience. Avec un retour partiel des précipitations, la production a rebondi : la campagne 2024-2025 devrait dépasser 4 800 tonnes, et les prévisions pour 2026 tablent sur 5 000 tonnes [source 1] [source 2].
Mais ce rebond ne doit pas masquer une question de fond : la dynamique d’intensification en cours, avec le passage des haies traditionnelles vers des monocultures, fragilise un système agroécologique qui avait fait ses preuves. Plus exigeantes en eau, ces nouvelles pratiques s’inscrivent à contre-courant d’un climat qui deviendra structurellement plus sec et plus imprévisible. Le programme Génération Green (2020-2030) prévoit des investissements dans l'irrigation localisée et la modernisation des filières, dont celle de la rose [source 1] [source 2]..Mais comme l’ont montré de précédents programmes de développement agricole au Maroc, l’écart entre les annonces et les pratiques sur le terrain peut être massif, aux dépens des cueilleuses qui font pourtant tourner cette filière chaque printemps.
Sources principales :
[AgriMaroc] (https://www.agrimaroc.ma/rose-a-parfum-progres-enjeux/) ·
[Médias24] (https://medias24.com/2023/04/27/la-croissance-de-la-filiere-de-la-rose-a-parfum-freinee-par-la-secheresse/) ·
[Middle East Eye] (https://www.middleeasteye.net/fr/reportages/en-images-maroc-roses-agriculture-kelaat-mgouna-festival-bio-economie-femmes) ·
[Ministère de l'Agriculture](https://www.agriculture.gov.ma/fr/filiere/rose-a-parfum) ·
[La Vie Éco] (https://www.lavieeco.com/affaires/agriculture/rose-a-parfum-une-production-previsionnelle-de-5-000-tonnes-en-2026/) ·
[La Vie Éco] ( https://leseco.ma/maroc/rose-a-parfum-une-production-annuelle-de-4-100-tonnes.html) ·
[Yabiladi] (https://www.yabiladi.com/articles/details/129928/avec-barrages-remplis-maroc-connait.html) ·
[Jardins de France] (https://www.jardinsdefrance.org/les-roses-et-la-production-dhuile-essentielle-pour-la-parfumerie/)
[L’express] (https://www.lexpress.fr/monde/au-maroc-le-dur-labeur-des-cueilleuses-de-roses_2150163.html)