Il y a quelques semaines, les autorités libanaises ont dénoncé l’épandage d’un puissant herbicide par l’armée israélienne en territoire libanais et syrien.
Après des analyses menées par le ministère de l’agriculture libanais, les substances répandues contiennent du glyphosate à des concentrations très importantes. Cette information constitue une nouvelle preuve de la stratégie écocidaire de l’État israélien qui a été déjà largement documentée.
Cet épisode rappelle aussi l’histoire commune de l’agriculture, du développement de l’industrie chimique et de l’histoire militaire mondiale.
Entre 1921 et 1926, l’armée espagnole aidée de l’armée française, utilisent massivement des armes chimiques - dont le gaz moutarde - dans les montagnes marocaines du Rif. Cette stratégie militaire visait à atteindre les populations civiles et les combattants en affamant et fragilisant la production agricole. Alors que l’utilisation d’armes chimiques durant cette période n’a toujours pas été reconnue par l’Espagne, de nombreuses études démontrent ses impacts actuels : le cancer de la gorge - akhenzir - fait aujourd'hui partie de la mémoire collective du Rif avec le taux le plus élevé de cancer du Maroc.
Après les Deux guerres mondiales, l'industrie chimique militaire devait trouver de nouveaux débouchés , l'agriculture et sa "Révolution verte" amorcée dans les années 1950 était le candidat parfait pour absorber et valoriser tous ces produits chimiques. Les exemples de l’utilisation des produits chimiques sont nombreux et tristement célèbres :
- Le DDT : avant d’être utilisé dans l'agriculture aux Etats-Unis dès les années 1950, ce puissant insecticide a d’abord servi durant la Seconde Guerre mondiale pour limiter la diffusion de certaines maladies comme la malaria. En 1962, Rachel Carson publie son fameux ouvrage “Le printemps silencieux après le constat des effets délétères de ces produits sur la reproduction des oiseaux.
- L'Agent orange : entre 1962 et 1971, les Etats-Unis ont pulvérisé sur le Vietnam près de 75 millions de litres de produits chimiques toxiques, dont environ 42 millions de litres d’Agent orange, un mélange d'herbicides hautement toxique et défoliant.
Aujourd'hui, les substances chimiques sont toujours au coeur du débat public. Que cela soit pour déterminer la responsabilité des États dans leur utilisation lors de conflits armés et les violations du droit international qu'elles constituent, ou plus encore, en raison des autorisations de substances aux effets cancérigènes longuement dénoncés et les risques qu'elles font peser en matière de santé publique.
En France, la loi Duplomb adoptée en juillet 2025 a cherché à ré-autoriser l’acétamipride - un pesticide puissant de la catégorie des néonicotinoïdes (NNI), qui agit sur les insectes pollinisateurs. Cette substance s’attaque aux systèmes nerveux des insectes, et sa neurotoxicité pour les humains est en débat. Cette catégorie est d’ailleurs massivement utilisée au Maroc sur les tomates et les agrumes.
Aux Etats-Unis, tandis que la protection de l’environnement subit chaque jour un détricotage sous l’administration Trump, l’Environmental Protection Agency considère toujours le glyphosate comme un herbicide inoffensif. La revue Regulatory Toxicology and Pharmacology, a retiré un article scientifique qui “prouvait” son caractère inoffensif depuis les années 2000. La revue invoquait de “sérieuses inquiétudes éthiques” sur l’indépendance et la responsabilité des auteurs qui ont fondé leurs études sur des recherches non publiées par Monsanto.
Au Maroc, le glyphosate est bien présent dans nos assiettes. Même si la substance est relativement peu utilisée localement par rapport à d’autres, elle est présente dans notre alimentation à travers les importations de blé et de lentilles du Canada. Là-bas, l’été est trop court, pour permettre à ces plantes de mûrir d’elles-mêmes, le glyphosate est donc pulvérisé quelques jours avant la récolte pour accélérer la maturité avant la récolte. Chaque fois que vous mangez du blé ou des lentilles du Canada, vous ingérez les résidus d’un herbicide probablement cancérigène, présent dans des concentrations 100 fois supérieures aux lentilles et blé produits au Maroc.
Pourtant, des solutions existent pour les herbicides, des solutions de pâturage, de labour superficiel ou d'engrais verts. Pour les insecticides : des variétés différentes, parfois anciennes, des reconceptions de systèmes de cultures en intégrant des espaces naturels hébergeant des insectes auxiliaires régulant les ravageurs...
Pour les fongicides : cela commence par une meilleure gestion de l’ensoleillement, de l'humidité et de l'irrigation, notamment par le fameux goutte-à-goutte.
La recherche d’alternatives à l’utilisation massive de produits phytosanitaires et l’accompagnement technique et financier des producteurs à leur adoption doit donc être une priorité urgente pour la planification agricole marocaine : à la fois pour la préservation de la santé des sols, de la santé des producteurs et des populations rurales mais pour les consommateurs.
Sources :
"Concerns persist over herbicide spraying reports on Blue Line between Lebanon and Israel, https://news.un.org/en/story/2026/02/1166907
Forensic Architecture, “No traces of life”, https://forensic-architecture.org/investigation/ecocide-in-gaza
Nahhass Badiha et al.; « Akhenzir : Le cancer au Rif et ses mémoires coloniales ». 20 & 21. Revue d'histoire, 2023/2 N° 158, 2023. p.35-50.
Dang Léa, “De l'agent orange aux pesticides : les origines militaires de l’agrochimie”, Socialter, octobre 2025, www.socialter.fr/article/agent-orange-vietnam-monsanto-bayer-pesticides-origine-militaire-guerre
Martínez FJ, “Hidden in plain sight: the beginnings of French chemical warfare in Morocco’s Rif War (April–July 1925)”, Front. Polit. Sci, octobre 2025. Sebastian Balfour, Deadly Embrace, Morocco and the Road to the Spanish Civil War, Oxford University Press, 2002, p. 123-156;